EXPLORATEUR DU FUTUR:
PANDORA

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Un monde parfait

 

 

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Comme tout me lasse. L'infinie pesanteur de ma vie m'en restreint à n'en voir que les vicissitudes. Je me lasse de tout ce que vous trouvez plaisant, de vos figures d'abrutis et de celles qui, comme moi, se sentent affligées par la seule vision des vôtres. Vous qui vous ressemblez tant, vous qui ne comprenez pas la différence, seriez-vous prêts à entendre ce que j’ai à vous dire? Ou est-ce que toutes ces pensées qui me rongent devront à jamais rester dans les portes de mon esprit? Quelqu'un est-il seulement prêt à voir s'ouvrir l'une de ces portes, ou continuerez-vous tous de vous tourner nonchalamment lorsque vous me verrez passer sur le chemin de votre vie?

Je crois que la folie s'éprend de mon être, à force d'isolement. Et dire que cela s'est fait graduellement, que petit à petit, j'ai appris à connaître, à haïr le monde.

- Je n'ai nulle peine à te croire, pauvre créature! Tu trempes ta plume dans l'encrier avec tant de peine, ta tête dodeline même lorsque tu écris, et elle penche beaucoup trop vers l'avant pour le degré d'intérêt que tu portes à ce que tu fais. Il y a longtemps que je te connais; j'ai traversé avec toi toutes les épreuves, mais je ne peux, non, je n'arrive pas à comprendre quand est-ce que tout cela a commencé. Alors le monde te répugne? Et tu veux savoir ce qui me répugne, à moi? Bien sûr que non! Tu n'as jamais rien voulu entendre! Tu préfères nettement rester dans ta petite bulle à laquelle nul autre que toi ne peut accéder. Hormis moi, au cas où tu l'aurais oublié. Moi qui suis partie intégrante de toi. Moi qui ne dois te quitter en aucun temps ni sous aucun prétexte. Moi qui suis à la fois partie intégrante de toi et une entité à part entière. Comprends bien ce que je te dis, car si jamais tu prenais mes paroles à la légère, c'est contre toi qu'elles se retourneraient.

Prends conscience que tant et aussi longtemps que je serai lié à toi, je n'aurai d'autres choix que d'entendre toutes tes pensées dévastatrices et de ressentir toutes tes peurs les plus viscérales; et qu'alors que je tenterai de te raisonner, je devrai encore maintes fois accepter que tu fasses taire ma voix. Alors cette fois, tu vas m'écouter. Tu dois savoir ce qui me répugne tant.

- Je ne désire pas l'entendre.

- «Je ne désire pas l'entendre ! » Prononcé avec cette moue dubitative, ce regard désabusé, ce ton qui laisse deviner un esprit lymphatique. «Je ne désire pas l'entendre ! » L'importance que tu juges avoir, cette impression qui te laisse croire en ta supériorité est ce qui te fait haïr le monde et t'isoler au point de refuser t'ouvrir aux douleurs de ton âme ! Tu sais que tu m'amuses ? Penses-tu vraiment avoir une personnalité si complexe qu'il me serait impossible, à moi, de la démystifier ? Je vais te dire, oui, je vais te dire ce qui me dégoûte: c'est d'être attaché à toi, d'avoir à subir toutes tes phases si rebutantes, de me soustraire aux caprices princiers d'un être si pleutre, n'ayant nulle appartenance et stagnant avec conviction dans un monde illusoire où est glorifiée la léthargie ! Tu sais, au fond, ô combien tu es moche ! Tu n'as qu'à regarder cette main qui tient cette plume pour mieux t'en rendre compte, pour t'endormir. Et quand cette bande de tarés est là à te vanter tes mérites, c'est assez pour t'endormir davantage.

- Tu as raison, ils m'endorment. Parce que je sais qu'ils ont tort de mettre leur confiance en moi. Alors je vois le même scénario se répéter chaque fois, et cela me fatigue, m'endort, comme tu dis. Je ne comprends pas pourquoi ils s'intéressent à moi. Non, ce n'est pas à moi qu'ils s'intéressent, mais à l'image que je projète. Ils croient que je suis une femme. Alors ils me traitent comme telle. Comme si je faisais partie des leurs, comme si j'étais normale. Et aussitôt qu'on va un peu plus en profondeur, ils semblent prendre peur. Ils savent bien ce qui me fait défaut, mais n'osent le traduirent ouvertement, car ça leur semble dépourvu de logique d'écouter la petite voix qui leur dit: «elle n'est pas comme les autres, elle a un caractère androgyne, sa personnalité est complexe, il ne faut approfondir de lien avec ce genre d'individu au cas où ton esprit s'ouvrirait davantage sur le monde; il ne faut surtout pas que ça arrive, car plus on en sait, plus on risque d'être malheureux. »

Je te l'accorde, je crois ma personnalité des plus complexes par rapport à la leur, et avec raison. Je n'arrive pas à me figurer que quelqu'un appartenant à un seul sexe, aussi intelligent et ouvert d'esprit soit-il, puisse me comprendre comme saurait le faire un hermaphrodite. Jamais je ne pourrais m'ouvrir à un être humain ``normal``… Ni d'ailleurs à n'importe quelle entité qui m'explique sa supériorité en se servant de la froide raison. Comprends bien que si je n'ai pas daigné t'entendre dire ce qui te répugnait tant, c'est uniquement parce que je ne crois pas à ton existence. Puisque ta voix a commencé à se faire entendre seulement lorsque la solitude m'a lourdement pesée, je ne peux concevoir que ton apparition soudaine soit due à autre chose que le fruit de mon imagination.

Maintes fois, tu t'es adressé à moi comme si j'étais une femme. Si ta voix n'était pas celle de tout le monde et qu'elle était bien celle de mon âme, tu t'adresserais à l'être que je suis et non uniquement à la parcelle de féminité que l'on m'a collée à la peau et dont j'ai tant de difficulté à me défaire.

Je n'ai pas choisi d'être femme. Si je suis née avec les deux sexes, c'est que j'étais destinée à vivre avec. Pour qui se prend-t-on pour décider ainsi du sort d'un individu ? N'a-t-on jamais entendu témoignage d'un intersexuel heureux qu'on se soit permis de choisir à sa place ce qu'il devait être simplement pour satisfaire les normes ?

Tout semblait si facile… Je ressemblais davantage à une fille. Tout leur a semblé si facile, même en vivant les plus grandes difficultés. Une fois le problème constaté, le médecin en a fait part à mes parents. Oui, bien sûr, ils ont pleuré, se sont demandé ce qu'ils avaient bien pu faire pour mériter cela, une telle horreur ! Et ils se sont sentis meurtris.

Mais on les a rassurés; «C'est tout de même fréquent, vous savez. On a qu'à faire une petite intervention et tout sera réglé ! Ne vous en faites pas ! Vous voyez ce schéma ? Ici se trouve le système reproducteur, et ici, les parties externes de votre enfant. Il serait plus simple de le transformer en fille en faisant l'ablation de ce qui tend à devenir le scrotum, voyez-vous ? »

Il n'en fallait pas plus. Non, il n'en fallait pas plus pour les convaincre qu'ils n'avaient rien fait de si abominable, puisque ce léger désagrément pouvait se réparer si facilement. Ils n'ont même pas pris la peine de questionner sur les problèmes psychologiques que je pourrais rencontrer au cours de ma vie.

Et puis quoi ? Je n'ai jamais ressentis que j'appartenais plus à un sexe qu'à l'autre ! Et j'ai dû en parler souvent à mes parents avant qu'ils ne m'admettent la cruelle vérité. Cette vérité que j'ai toujours sue au fond de moi, mais qui, après confirmation, m'a fait réaliser que j'étais plus seule que jamais. Tout cela s'est fait graduellement. Je n'arrive pas à me souvenir quand, exactement, j'ai commencé à m'entretenir avec toi; tout ce que je sais, c'est que depuis que c'est devenu fréquent, je me sens plus lasse que jamais.

- Lasse ?

- Ou las ! En cet instant, je me suis sentie femme, je l'admets. Ou plus femme que rien…

- Ça te fatigue donc tant de faire face à toi-même ? Tant de questions… Tu t'es posé tant de questions que tu ne m'as pas laissé d'autres choix que d'intervenir de la sorte. Je suis lié à toi; j'y consens. Mais si tu ne désires plus de mon aide, n'oublie pas que je suis une entité à part entière et que je peux choisir de te quitter, si tu m'y pousses.

Le départ se fera progressivement…

- Comme lorsque ta voix a commencé à se faire entendre ? Si tu as réussi à te faire entendre sans que je m'en rendre compte, c'est que je n'avais pas conscience de ta présence avant qu'elle choisisse de naître à la lueur du jour de mon esprit… Alors pourquoi serais-je peinée que tu me quittes ? Graduellement ou prestement ? Qu'est-ce que j'en ai à cirer ?

- J'ai toujours été là; seulement, j'attendais le moment propice, celui qui devait me signaler que tu étais en position de faire face à toi-même, et à tes problèmes. Que tu sois prête à recevoir des réponses, à tendre vers le changement, ou du moins, vers une certaine évolution…

- Je crois plutôt que je deviens schizophrène et que tu es mon démon familier. Si je te cause, c'est que je me cause. Je n'ai personne d'autre que toi pour comprendre les problèmes inhérents à mon âme; si bien que je me suis créé un personnage qui me ressemble, avec qui je puis m'obstiner, question de quitter, à l'occasion, mon état léthargique.

- Si tu te noies dans ta propre torpeur, c'est que tu fais trop souvent faire taire cette voix qui te contraint. C'est donc dire que tu ne crois pas en l'âme.

- Je crois en l'âme.

- Alors qu'est-elle pour toi?

- C'est ce qui fait que je ressens, que je prévois, que je sais sans avoir eu à raisonner. Mais c'est aussi ce qui fait que je respire, que je vis. Car je crois que tout ce qui vit a une âme. L'âme n'a pas à dialoguer avec l'esprit. Elle peut toutefois l'aider à s'affiner. Non en lui expliquant mille et une choses, mais en lui démontrant, tout simplement. Tout le reste n'est qu'illusion. Dualité.


Et dans un monde parfait,

lorsque toutes les souillures de l'homme

Disparaîtront par le Souffle Divin,

Toutes les âmes seront androgynes

Et la dualité ne sera plus.

 

 

Créé par Pandora le 22/11/2014 | Evaluer ce scénario
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Un être de raison

 

 

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- «Oh! Moi je sais pourquoi il s'est enlevé la vie! Aussi étrange que cela puisse paraître, la principale cause est cet étrange rêve qu'il a fait la veille. Je le sais, il me l'a lui-même dit. »

- «Dis-nous donc quel était ce terrifiant cauchemar, Gaspard. Dis-le-nous, afin que nous puissions comprendre la cause de son si grand désarroi… »

- «Mes amis, je vous l'ai pourtant dit: il s'agissait d'un étrange rêve, et non d'un terrifiant cauchemar où les abîmes de la plus atroce souffrance l'auraient attiré dans les ténèbres! »

- «Mais comment un simple rêve, aussi étrange puisse-t-il être, aurait-il pu pousser quelqu'un comme lui à commettre un acte aussi ignoble que le suicide? Réponds-nous Gaspard, tes amis souffrent d'être laissés dans l'ignorance. »

- «Il a vécu toute dans sa vie dans une réalité fictionnelle, m'a-t-il dit, avant de mettre fin à ses jours, et à rêver d'une réalité à laquelle il n'aurait jamais pu accéder. C'est bien ce qui l'a amené à pousser l'acte, mes amis. »

- «Dis-nous donc, Gaspard… À quoi rêvait Edmondeux? »

- «Dans son rêve, mes amis, Edmondeux se trouvait aux côtés de ma cousine Marie-Jeanne. Et il respirait un indicible bonheur. Tandis qu'ils commettaient l'acte charnel, elle lui susurrait à l'oreille qu'elle l'aimait et que jamais rien au monde ne saurait éteindre le feu qui consumait son c½ur. C'est alors, mes amis, que son c½ur se mit à lui marteler la poitrine à toute allure. Oui, vous l'avez bien compris; pour la première fois de sa vie, Edmondeux ressentit les palpitations de l'amour. »

- «Et alors, Gaspard? Nous comprenons bien qu'il ait dû se trouver bien découragé, au réveil, lorsqu'il comprit que cet amour était impossible, mais de là à se supprimer! Nous sommes tout simplement confus, désarçonnés! N'y aurait-il pas autre menu détail que tu daignerais nous raconter, afin que nous comprenions mieux? »

- «Oui, mes amis. Edmondeux, dans son rêve, a vu un chien se faire renverser par une voiture. Je vous en prie! Contenez donc vos rires ingrats et écoutez bien ce que je m'apprête à vous dire… Lorsque le chien expira son dernier souffle, notre regretté ami ressentit une tristesse infinie. Un élan de compassion pour la créature qui gisait sur l'asphalte souillé de son sang l'incita à verser quelques larmes. Oui, mes amis, vous l'avez bien compris; pour la première fois de sa vie, Edmondeux comprit ce que signifiait le mot compassion. Pour la première fois de sa vie, il versa des larmes pour d'autres raisons, qui, étant physiologiques, poussent les glandes lacrymales à faire émaner du globe oculaire ce liquide salé qui manque rarement de nous émouvoir. »

- «Avec tout le respect que nous vous devons, cher Gaspard, nous ne comprenons toujours pas pourquoi Edmondeux a choisi le trépas plutôt que la vie. »

- «Il y a quelques détails que j'ai omis de vous mentionner. Je vous prierais d'être tout ouïe… »

- «Nous vous écoutons avec tout le respect que votre auguste visage nous inspire, honorable Gaspard. »

- «Ce qu'il y a de plus perturbant dans le rêve d'Edmondeux, c'est bien le fait qu'il avait un c½ur. Nous savons tous qu'il en avait un, notre ami disparu; moteur central qui activait la circulation de son sang, possédant toutes les artères qu'il se devait de posséder, cet organe musculaire qui, avant qu'il y enfonce le pieu, le maintenait dûment en vie. Mais lorsque dans son quotidien quelqu'un s'aventurait à lui parler du langage du c½ur, alors là, notre pauvre ami n'y comprenait absolument rien.

Et ce fut bien dans ce rêve qu'il se mit à comprendre ce mystérieux langage qu'il avait toujours tenté en vain de disséquer. Son esprit analytique, au réveil, comprit que son triste sort le limiterait à jamais à se servir uniquement de sa raison. Et puisqu'il rêva ce soir-là d'amour et de compassion, il jugea, avec une pointe de révolte très tranchante dans les idées, qu'il valait décidément mieux cesser de vivre plutôt que de vivre en tant que double d'Edmond. En tant que Edmond dépourvu d'âme.

Oh! Mes amis! Si vous saviez dans quel désarroi Edmondeux m'a laissé lorsqu'il est venu me faire part du courroux qu'il éprouvait à l'égard de mon père… Je lui ai parlé, par mégarde, comme s'il avait été l'un des nôtres, croyant avec conviction que s'il avait rêvé de ces choses, c'était uniquement parce qu'elles étaient profondément ancrées en son inconscient et qu'il ressentait ces émotions sans même se les admettre! Quel fou ai-je fait! Comme pris par un élan de passion pour l'âme imaginaire que je lui avais attribuée, j'ai même ajouté à mon fervent discours que s'il se trouvait rebelle à l'heure actuelle, c'était bien parce qu'il en possédait une!

C'est alors qu'il se mit à m'expliquer, en un langage des plus raisonné et doté d'un cynisme non dépourvu de réalisme, ce qu'il avait compris de l'âme humaine et pour quelles raisons il estimait que la révolte n'émanait d'elle en aucune façon. Son raisonnement me semble intéressant… »

- «Gaspard! Puisqu'il a mis fin à ses jours, nous condescendons à l'entendre! »

- «Puisque vous y tenez, je m'empresse de vous en informer. Voilà; c'est en ces termes qu'il entama son discours:

- «Mon très estimé Gaspard! N'avez-vous pas encore compris que je ne suis rien d'autre qu'un être de raison? Savez-vous que cela fait exactement trente-trois années et quarante-trois jours que vous et moi partageons les mêmes amis, côtoyons les mêmes femmes et que nous habitons sous le même toit? Si quelqu'un dans mon cercle social a tout fait pour que je sois considéré comme l'un des leurs, c'est bien vous, Gaspard. Sachez donc que je vous en suis infiniment reconnaissant. Mais vous devez tout de même admettre qu'il y a toujours eu beaucoup de gêne concernant ce que je suis – une simple copie conforme de votre père -, et que vous n'avez jamais pu y échapper.

Ne croyez-vous pas que je ne vois point l'horreur se dessiner sur le visage des gens lorsqu'ils constatent qu'absolument rien n'arrive à m'attendrir? Ils ne font pourtant que me percevoir comme ce que je suis: un simple clone. Et que me manque-t-il pour être comme le commun des mortels, Gaspard? Un c½ur, des émotions qui guideraient mes pas, qui me donneraient droit à l'erreur et qui feraient de moi un être passionné!

Comprenez donc que si j'en arrive à éprouver quelques frustrations, ce n'est pas, comme vous prétendez le croire, parce que je possède une âme, ou un c½ur, si vous préférez, mais bien parce que j'ai le malheur d'être trop conscient de ce que vous, humains, osez qualifier de valeureux avec tant d'hypocrisie.

L'âme, mon cher ami, ne connaît pas la révolte. L'âme, c'est l'essence même de la vie. Ce qui fait que la vie a du sens. Certes, il est vrai que ce n'est pas la raison qui apporte un sens réel à la vie. La raison ne connaît point l'amour. En vivant parmi les humains, j'ai constaté que beaucoup croyaient le contraire. Combien de fois avons-nous entendu: «Je l'aime parce que… » ? Ces gens ne connaissent absolument rien à l'amour; lorsqu'on aime, c'est après que viennent les raisons. Blaise Pascal n'a-t-il pas dit: «Le c½ur a ses raisons que la raison ne connaît point» ? Cela signifie que l'amour pur est inconditionnel. Si tu savais, Gaspard, comme j'aimerais aimer une femme de cet amour-là; connaître, ne serait-ce qu'une seule fois, une passion des plus torrides. Mais voilà: je ne puis la connaître qu'en rêve ! Et pourquoi ? Pourquoi me dis-tu, pauvre gueux ? Tu crois que c'est parce que je possède une âme ? Laisse-moi rire ! Comme j'envie ta naïveté, cher Gaspard. Je vais t'expliquer. D'ailleurs, aussi bien servir à autre chose qu'un paquet d'organes de rechange pour Edmond…

La réponse est toute simple, au fait. Les rêves, en général – et en tout temps pour les clones -, ne sont que le vecteur de ce que notre cerveau a enregistré. Nous ne pouvons nous permettre de chercher là quelque raison mystique ou message de l'au-delà ! Et comme j'ai la même faculté d'analyse que ton cher paternel, qui a l'hémisphère gauche du cerveau beaucoup plus développé que le droit, et que par dessus le marché mon corps est dénué d'âme, ma vision utopique des choses, comme l'amour et l'espérance d'un monde parfait, s'en veut d'autant plus accentuée. »

- «C'est alors, mes amis, que je me permis de lui demander en quoi l'amour et l'espérance d'un monde parfait pouvaient être purement rationnels. Et c'est en ces termes qu'il me répondit:

- «Mon pauvre Gaspard ! Ta faculté de raisonnement est tellement pitoyable que si, en effet je possédais une âme, je n'aurais pu faire autrement qu'éprouver, à ton égard, ce sentiment si inhérent à l'âme humaine qu'est la pitié. Je ne te dis pas que je suis amoureux, ni que je suis un visionnaire qui veut changer le monde. Ce que je tente de t'expliquer, c'est que le rêve que j'ai fait cette nuit est le reflet de l'inconscient collectif. Relis donc la Dialectique du moi et de l'inconscient collectif de Jung, et tu le considéreras sous une toute autre perspective, tu verras.

Vous infligez des images, des discours politiques et des ½uvres d'art à la société. Et qu'est-ce que ça reflète ? Une utopie que vous croyez créer en acceptant des choses aussi absurdes que le clonage humain, ingurgiter des OGM et accepter cette fausse image projetée par des mannequins anorexiques qui rend les adolescents dépressifs.

«Le clone pratique au cas où papa aurait un infarctus, il a l'air comme nous de l'extérieur, mais ne t'attends pas à trop fiston; il est dépourvu d'âme. Dis-toi que c'est un copain pratique, chéri. Il pourra t'aider à faire tes devoirs et il sera toujours là quand tu en auras besoin. »

Le discours habituel des mamans, hein Gaspard ?

N'ont-ils pas l'air succulents, Gaspard, ces beaux fruits immenses qui t'attendent sur les rayons du marché ? Attention de ne pas y succomber, ça pourrait te tuer à petits feux, Gaspard, c'est ton ami pratique qui te le dit. Tu sais Gaspard, j'ai lu quelque part qu'il y a environ cinquante ans, les femmes, dans les médias, étaient exploitées comme des objets. «Mais dérailles-tu, Edmondeux ? », me demanderas-tu. «Rien de rien n'a changé ! » Non Gaspard, rien n'a changé là-dessus, sauf qu'on a régressé: l'homme est exploité de la même manière aujourd'hui ! Genre de guerre des sexes subjective au travers laquelle les hommes, autant que les femmes, ont appris à se complaire. Tu veux savoir ce que l'être de raison que je suis pense de tout ce cirque, Gaspard ? Je crois que les véritables sadomasochistes… Attends, il serait plutôt juste de dire: ceux qui admettent l'être. Oui, ceux-là ont beaucoup plus de chance d'être équilibrés, puisque la plupart des gens dits conformes n'osent même pas se demander pourquoi ils se sentent excités lorsque ça leur arrive. Les gens que l'on qualifie de normaux ont souvent quelque chose en commun avec moi: ils n'ont point d'âme, Gaspard. Enfin… Peut-être au fond en possèdent-ils une et sont-ils trop pauvres d'esprit pour s'en rendre compte. N'empêche… La raison leur manque !

- «Gaspard», me dit soudain Edmondeux, sur le ton de la confidence. «Écoute, Gaspard. Ce lourd fardeau que je porte sur ma conscience m'est devenu insoutenable; je n'en peux plus de tolérer ce monde. Je vais m'enfoncer un pieu dans le c½ur, Gaspard. Et en espérant que ton cher paternel, en apprenant la nouvelle, aura son troisième infarctus. Au moins ai-je la certitude que son dernier espoir aura été détruit par cette main qui est mienne, par cette main qui est si similaire à la sienne, par cette main qu'il a payée, qu'il a fait rendre fonctionnelle en ayant la certitude, ô l'aveugle !, que l'argent gouverne le monde. Comme pour le punir de n'avoir pas su se servir de ce qui ne me sera jamais donné, de ce qui ne s'achète pas ! »

- «Cher Edmondeux», lui dis-je, encore plus troublé que jamais. «Il m'est bien évident que si tu songes à toutes ces choses qui t'affligent tant, c'est bien parce que tu as un c½ur; parce que tu es autre chose qu'une pauvre coquille sans âme ! Ne crois-tu pas, ami ?

- «C'est simplement parce que je suis trop conscient et que la subordination de vos erreurs fatidiques m'est devenue beaucoup trop difficile à accepter !

Je te fais mes adieux à l'instant puisqu'il m'est très ennuyeux de causer avec quelqu'un à qui je ne peux faire entendre raison ! »

- «Tu me quittes bien prestement, Edmondeux. J'aimerais m'assurer que j'ai tort d'écouter mon c½ur et de te retenir puisque tu me témoignes si peu de déférence, mais afin de me convaincre, tu dois, avant de partir, répondre à une question.

- «Pose ta question avant que je te laisse seul avec toutes tes souffrances viscérales et que tu te noies dans l'abîme de l'inconscient du monde qui a su rendre ma figure affligée. Je t'écoute»

- «Eh bien voilà, je me demandais ceci: si tu prétends envier l'être humain pour son âme, d'où vient cette envie sinon du tréfonds d'une âme qui se serait fait enterrer par le monde et qui appelle au secours ? », lui ai-je bêtement demandé.

- «Comme mon corps me demande de la nourriture pour fonctionner, il a besoin d'une âme pour être complet. C'est pourtant simple: mon corps, qui est humain, a soif de ce qui lui est propre. Au même titre que l'animal affamé qui en voit un autre se nourrir et est empêché, par quelques liens trop serrés, de s'approprier du festin de l'autre, je ressens de la rage lorsque je constate que mes semblables possèdent ce qui me fait défaut et que je ne pourrai jamais acquérir. Me comprends-tu mieux, Gaspard ? »

- «Alors sûrement serais-tu capable de tuer, Edmondeux, avec toute la froideur de ta raison et n'en être nullement affecté ? »

- «Certainement ! Tout ce qui m'en empêche est justement cette froide raison qui te semble si intéressante à observer. Je suis conscient du fait que la société fonctionnerait beaucoup mieux s'il n'y avait ni escrocs ni criminels, alors pour quel motif commettrais-je un crime aussi déraisonné puisque de ce fait même, je deviendrais criminel ? Ceux qui le sont perdent la raison, tandis que moi, c'est tout ce que je possède.

Étrangement, je vis en fonction des plus belles valeurs de l'homme, sans toutefois les comprendre avec mon c½ur. Pire qu'un intellectuel qui passe le plus clair de son temps à analyser ses propres sentiments, moi je m'évertue à analyser ceux des autres sans jamais parvenir à les comprendre. »

- «Mes amis, Edmondeux a très bien su me répondre, j'en conviens; mais quelque détail était encore très nébuleux en mon esprit. Alors, perspicace que je suis, je lui fis remarquer ceci: «Si tu vivais réellement en fonction des plus belles valeurs de l'homme, jamais tu ne te serais permis de songer au suicide, Edmondeux. » Et voilà ce qu'il me répondit:

- «Cher, cher Gaspard ! N'as-tu pas encore compris qu'il suffit qu'une seule de ces valeurs soit à mes yeux dépourvue de logique pour que je n'agisse pas comme si elle m'était propre ? S'enlever la vie serait un crime et pour châtiment l'âme connaîtrait l'errance, patienterait au purgatoire et je ne sais quelle connerie ! En quoi cela me concerne-t-il, Gaspard, je te le demande ? »

- «Nul besoin de vous dire, mes amis, que je restai coi. D'ailleurs, n'avais-je pas semblé assez niais ainsi, à son regard si glacial ? Cela me chagrinait de le laisser courir à sa fin, mais il aurait été insensé de le retenir. Il aurait s'agit là d'un geste purement égoïste, et bien plus que moi en cet instant précis, il le savait. N'était-ce pas, d'ailleurs, en quelque sorte, le fait de trop connaître le c½ur de l'homme et ses lacunes qui l'a poussé à désirer la mort ?

Un long silence qui semblait s'éterniser me fit prendre compte, pour la première fois, du voile opaque qui nous avait toujours séparés l'un de l'autre. Il me jeta un dernier regard avant de me quitter. Et je savais, mes amis, que plus jamais je ne reverrais cet étrange regard sans fond, ce visage au flegme imperturbable, paraissant si mystérieux aux yeux de ceux qui ignoraient ce qu'il était véritablement.

Laissé seul à moi-même, ô mes amis !, je fus enclin à une lourde peine et pleurai mon propre égoïsme ainsi que celui de mes frères humains. »

- «Il s'agit là d'une histoire des plus déconcertantes, monsieur Gaspard. Mais nous ne comprenons toujours pas quelle erreur de manipulation génétique nous avons pu faire.

Soyez toutefois assuré que nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir afin qu'une telle situation ne se reproduise plus.

Peut-être que si nous coupions un certain nerf dans le cerveau, nos clones futurs ne pourraient-ils plus rêver… Seul petit problème: nous manquons de rats pour nos expériences. Mais ne vous en faites pas, ne faites pas une tête pareille, voyons! D'ici un mois, ils seront sûrement assez nombreux pour que nous recommencions à les utiliser. »

 

 

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